Histoire « naturelle » – La mort de Morpho

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« Insectes et plantes, papillons et fleurs sont des poèmes éternels qui chantent la gloire de Dieu, jamais pays ne fut mieux doué sous ce rapport que la Guyane. » Frédéric Bouyer

L’un des plus beaux papillons diurnes de notre Guyane est à n’en pas douter le chatoyant morpho bleu. Le scintillement métallique de ses ailes en vol qui aurait pour effet d’aveugler ses prédateurs, nous émerveille. De nos jours, on le rencontre sur de nombreuses illustrations autochtones, mais il est devenu beaucoup plus rare dans notre nature environnante.

Il fut un temps où il faillit disparaître complètement de notre planète.

Si, comme l’explique Stéphane Le Tirant responsable des laboratoires de l’insectarium de Montréal, le morpho mâle défend son territoire devant un rival ou un prédateur de sa taille, que pouvait-il faire devant des bagnards déterminés armés d’immenses filets de leur fabrication, motivés par des commandes de plus en plus croissantes et alléchantes ?

Cramoisi comme un piment bien mûr, sous son large chapeau de toile auréolé par la ruisselante sueur de son front, le gros négociant nord-américain maudissait l’étincelant soleil de Guyane qui brasillait aujourd’hui dans un ciel sans nuage.

Une fois par an, « l’Amerloque » comme on l’appelait ici, effectuait un long et laborieux périple maritime pour se rendre dans notre région équatoriale. A cause du climat chaud et humide qu’il supportait mal et de l’irrépressible crainte d’attraper une saleté de maladie inconnue, il n’y restait que le temps de récupérer sa précieuse récolte.

Mais, voilà qu’au fil des ans, il constatait l’incompréhensible diminution de son originale collecte. Notre avide négociant inquiet en cherchait désespérément les causes : la paresse des insolites ramasseurs en costume rayé, les fréquents caprices du ciel qui arrosaient trop abondamment cette maudite forêt vierge et la rendait encore plus impénétrable ? Il ne percevait aucune autre explication plausible à cette diminution irréversible de la productivité. Pourtant, d’année en année, la longue file des forçats en haillons s’était allongée de manière impressionnante et malgré la modicité des rétributions de cette main d’œuvre si singulière, il ne parviendrait bientôt plus à rentabiliser son onéreuse expédition.

Ces éclatants lépidoptères avaient-ils changé de climat ? Comment expliquer l’inéluctable raréfaction de cette manne céleste?

Les USA s’affirmant déjà comme l’une des premières puissances économiques du monde, le besoin en billets verts devenait chaque jour plus pressant. Délaissant la Livre anglaise, les importateurs et les exportateurs du monde entier allaient désormais traiter leurs multiples transactions en devises US. Le « business » entraînait des mouvements d’argent sans cesse croissants. La carte bleue n’existant pas encore, et l’emploi du chèque n’étant pas une habitude, la Banque Centrale devait fournir des quantités de plus en plus impressionnantes de papier monnaie. L’ère de la surconsommation effrénée était amorcée.

Or, pour colorer la fameuse devise tant convoitée, allait s’orchestrer la plus formidable hécatombe de papillons morpho péleïde. Poussés par cette déferlante commerciale, les fabricants de dollars réclamaient de plus en plus d’ailes de ces fabuleux insectes pour préparer le colorant si original qui donnait le vert unique des prestigieuses coupures.

La population de nos magnifiques nymphalidés bleus manqua disparaître à jamais de nos contrées jusqu’à ce que d’ingénieux chimistes trouvent enfin une autre solution.

Certains vous diront que cette histoire n’est qu’une légende. Mais la bien réelle chasse aux papillons, si chère à Brassens a bien faillit causer leur perte sur notre séduisant territoire.

Alain LANDY

Les leçons de l’Histoire en Guyane

Source:: Lekotidien

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« Insectes et plantes, papillons et fleurs sont des poèmes éternels qui chantent la gloire de Dieu, jamais pays ne fut mieux doué sous ce rapport que la Guyane. » Frédéric Bouyer

L’un des plus beaux papillons diurnes de notre Guyane est à n’en pas douter le chatoyant morpho bleu. Le scintillement métallique de ses ailes en vol qui aurait pour effet d’aveugler ses prédateurs, nous émerveille. De nos jours, on le rencontre sur de nombreuses illustrations autochtones, mais il est devenu beaucoup plus rare dans notre nature environnante.

Il fut un temps où il faillit disparaître complètement de notre planète.

Si, comme l’explique Stéphane Le Tirant responsable des laboratoires de l’insectarium de Montréal, le morpho mâle défend son territoire devant un rival ou un prédateur de sa taille, que pouvait-il faire devant des bagnards déterminés armés d’immenses filets de leur fabrication, motivés par des commandes de plus en plus croissantes et alléchantes ?

Cramoisi comme un piment bien mûr, sous son large chapeau de toile auréolé par la ruisselante sueur de son front, le gros négociant nord-américain maudissait l’étincelant soleil de Guyane qui brasillait aujourd’hui dans un ciel sans nuage.

Une fois par an, « l’Amerloque » comme on l’appelait ici, effectuait un long et laborieux périple maritime pour se rendre dans notre région équatoriale. A cause du climat chaud et humide qu’il supportait mal et de l’irrépressible crainte d’attraper une saleté de maladie inconnue, il n’y restait que le temps de récupérer sa précieuse récolte.

Mais, voilà qu’au fil des ans, il constatait l’incompréhensible diminution de son originale collecte. Notre avide négociant inquiet en cherchait désespérément les causes : la paresse des insolites ramasseurs en costume rayé, les fréquents caprices du ciel qui arrosaient trop abondamment cette maudite forêt vierge et la rendait encore plus impénétrable ? Il ne percevait aucune autre explication plausible à cette diminution irréversible de la productivité. Pourtant, d’année en année, la longue file des forçats en haillons s’était allongée de manière impressionnante et malgré la modicité des rétributions de cette main d’œuvre si singulière, il ne parviendrait bientôt plus à rentabiliser son onéreuse expédition.

Ces éclatants lépidoptères avaient-ils changé de climat ? Comment expliquer l’inéluctable raréfaction de cette manne céleste?

Les USA s’affirmant déjà comme l’une des premières puissances économiques du monde, le besoin en billets verts devenait chaque jour plus pressant. Délaissant la Livre anglaise, les importateurs et les exportateurs du monde entier allaient désormais traiter leurs multiples transactions en devises US. Le « business » entraînait des mouvements d’argent sans cesse croissants. La carte bleue n’existant pas encore, et l’emploi du chèque n’étant pas une habitude, la Banque Centrale devait fournir des quantités de plus en plus impressionnantes de papier monnaie. L’ère de la surconsommation effrénée était amorcée.

Or, pour colorer la fameuse devise tant convoitée, allait s’orchestrer la plus formidable hécatombe de papillons morpho péleïde. Poussés par cette déferlante commerciale, les fabricants de dollars réclamaient de plus en plus d’ailes de ces fabuleux insectes pour préparer le colorant si original qui donnait le vert unique des prestigieuses coupures.

La population de nos magnifiques nymphalidés bleus manqua disparaître à jamais de nos contrées jusqu’à ce que d’ingénieux chimistes trouvent enfin une autre solution.

Certains vous diront que cette histoire n’est qu’une légende. Mais la bien réelle chasse aux papillons, si chère à Brassens a bien faillit causer leur perte sur notre séduisant territoire.

Alain LANDY

Les leçons de l’Histoire en Guyane

Source:: Lekotidien

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L’un des plus beaux papillons diurnes de notre Guyane est à n’en pas douter le chatoyant morpho bleu. Le scintillement métallique de ses ailes en vol qui aurait pour effet d’aveugler ses prédateurs, nous émerveille. De nos jours, on le rencontre sur de nombreuses illustrations autochtones, mais il est devenu beaucoup plus rare dans notre nature environnante.

Il fut un temps où il faillit disparaître complètement de notre planète.

Si, comme l’explique Stéphane Le Tirant responsable des laboratoires de l’insectarium de Montréal, le morpho mâle défend son territoire devant un rival ou un prédateur de sa taille, que pouvait-il faire devant des bagnards déterminés armés d’immenses filets de leur fabrication, motivés par des commandes de plus en plus croissantes et alléchantes ?

Cramoisi comme un piment bien mûr, sous son large chapeau de toile auréolé par la ruisselante sueur de son front, le gros négociant nord-américain maudissait l’étincelant soleil de Guyane qui brasillait aujourd’hui dans un ciel sans nuage.

Une fois par an, « l’Amerloque » comme on l’appelait ici, effectuait un long et laborieux périple maritime pour se rendre dans notre région équatoriale. A cause du climat chaud et humide qu’il supportait mal et de l’irrépressible crainte d’attraper une saleté de maladie inconnue, il n’y restait que le temps de récupérer sa précieuse récolte.

Mais, voilà qu’au fil des ans, il constatait l’incompréhensible diminution de son originale collecte. Notre avide négociant inquiet en cherchait désespérément les causes : la paresse des insolites ramasseurs en costume rayé, les fréquents caprices du ciel qui arrosaient trop abondamment cette maudite forêt vierge et la rendait encore plus impénétrable ? Il ne percevait aucune autre explication plausible à cette diminution irréversible de la productivité. Pourtant, d’année en année, la longue file des forçats en haillons s’était allongée de manière impressionnante et malgré la modicité des rétributions de cette main d’œuvre si singulière, il ne parviendrait bientôt plus à rentabiliser son onéreuse expédition.

Ces éclatants lépidoptères avaient-ils changé de climat ? Comment expliquer l’inéluctable raréfaction de cette manne céleste?

Les USA s’affirmant déjà comme l’une des premières puissances économiques du monde, le besoin en billets verts devenait chaque jour plus pressant. Délaissant la Livre anglaise, les importateurs et les exportateurs du monde entier allaient désormais traiter leurs multiples transactions en devises US. Le « business » entraînait des mouvements d’argent sans cesse croissants. La carte bleue n’existant pas encore, et l’emploi du chèque n’étant pas une habitude, la Banque Centrale devait fournir des quantités de plus en plus impressionnantes de papier monnaie. L’ère de la surconsommation effrénée était amorcée.

Or, pour colorer la fameuse devise tant convoitée, allait s’orchestrer la plus formidable hécatombe de papillons morpho péleïde. Poussés par cette déferlante commerciale, les fabricants de dollars réclamaient de plus en plus d’ailes de ces fabuleux insectes pour préparer le colorant si original qui donnait le vert unique des prestigieuses coupures.

La population de nos magnifiques nymphalidés bleus manqua disparaître à jamais de nos contrées jusqu’à ce que d’ingénieux chimistes trouvent enfin une autre solution.

Certains vous diront que cette histoire n’est qu’une légende. Mais la bien réelle chasse aux papillons, si chère à Brassens a bien faillit causer leur perte sur notre séduisant territoire.

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