Bernard Idelson : c’est « peut-être plus une déception qu’une surprise… »

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• Dans un département où l’électorat se prononce plutôt à gauche, Marine Le Pen termine à la deuxième place, c’est une surprise ?

– A lire les réactions « décomplexées », par rapport à il y a quelques années, de beaucoup d’internautes sur les réseaux socionumériques, ou a entrendre les commentaires d’auditeurs sur des radios locales, je dirais que c’est peut-être plus une déception qu’une surprise…

• Pourquoi autant de Réunionnais en sont-ils arrivés à voter pour l’extrême droite ?

– Il est difficile de comprendre les raisons du choix des électeurs(trices), on ne peut émettre que des hypothèses : les motivations des électeurs réunionnais du FN seraient peut-être identiques à celles des électeurs de métropole ; ils sont de surcroit confrontés à des difficultés liées au chômage et à la pauvreté parfois bien plus âpres. Ce qui interpelle, c’est l’influence probable de l’argumentation de la candidate du FN complètement déconnectée des réalités de l’île. Par exemple, s’engager (comme elle l’a fait dans un entretien sur une chaine de télévision locale) à lutter contre l’immigration clandestine à La Réunion, en présentant cette question comme cruciale pour le développement local, est consternant. Il n’y a pas de problèmes d’émigration illégale à La Réunion, les accès aéroportuaires et portuaires étant quasiment verrouillés.

• Alors pourquoi cette « libération » de la parole et de l’acte, on ne cache plus que l’on vote Le Pen, c’est même une « fierté » pour certains ?

Comme en métropole, cette libération est sans doute liée à la stratégie de Marine Le Pen et de son état major. Beaucoup en oublient l’itinéraire, le passé, notamment pendant la Guerre d’Algérie, de ce mouvement en France.

• La situation socio-économique de l’île, le sentiment d’avoir déjà tout essayé – la droite, la gauche –, sans que cela marche, sont–ils les principales causes de ce vote extrémiste ?

Certes, la crise et la situation économique évoquées sont certainement responsables. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’il existe une tradition d’extrême-droite dans l’île. Certaines feuilles de la presse de la fin du XIXe siècle et de la première partie du XXe siècle peuvent l’attester. La période de la montée du nazisme en France, au moment ou Pétain, en 1934, déclare que « la situation n’est pas grave », ne semble pas émouvoir l’élite réunionnaise d’alors. Enfin, n’oubliez pas que le premier et l’unique député du FN de l’Assemblée Nationale était le Tamponnais Jean Fontaine, au moment où il adhère au parti de Jean-Marie Le Pen en 1984, même s’il n’en restera membre que deux ans.

• Un programme économique qui semble vide de sens pour La Réunion, une volonté affichée de quitter l’Europe, principal bailleur de fonds pour les grands chantiers de La Réunion, n’ont pas empêché le vote Le Pen, pourquoi ?

– Sans doute pour les raisons précédemment évoquées, la peur irrationnelle l’emportant sur la raison…

• Ce vote en faveur d’une candidate qui ne cache pas sa volonté d’exclusion n’est-il pas paradoxal dans une île où le « vivre ensemble » est sans cesse mis en avant

– Peut-être mais, n’en déplaise à certains, il est intéressant d’analyser et de revenir encore à la période de la colonisation. Le Code noir de Colbert sur lequel s’organise le peuplement colonial est un texte profondément raciste, fondé sur la discrimination et l’assujettissement d’êtres humains par d’autres êtres humains. Le « vivre ensemble » a d’abord été contraint et basé sur des rapports de force et de domination. Le projet de création d’un lieu muséal, d’unité, de civilisation réunionnaise, aurait peut-être permis, s’il s’était concrétisé, d’aider à mieux penser cette unité, celle d’une population dont effectivement la trajectoire « plurielle » est unique au monde.

• Au final il existerait à La Réunion un terreau propice au développement de ce type d’idéologie extrémistes ?

– Oui sûrement, mais primo, encore une fois ce terreau n’est pas récent dans l’île, et secondo, La Réunion, désormais ouverte aux moyens de communication mondialisée, n’échappe pas à la circulation et à la diffusion de telles idées. L’autre aspect, susceptible de nous rendre plus optimistes, est que ses habitants possèdent également des outils d’information et de connaissance qui leur permettent d’exercer aussi leur sens critique. C’est dailleurs une des missions régaliennes de l’université…

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Source:: IP reunion