20 décembre : Eugène Rousse s’exprime sur le 170ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage

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La prise de conscience de l’exceptionnelle importance de l’émancipation des esclaves s’est aujourd’hui généralisée dans le peuple réunionnais. Un tel consensus ne doit toutefois pas nous faire oublier que pendant près d’un siècle, les affranchis de 1848 et leurs descendants ont été victimes d’un véritable apartheid et qu’il leur a été impossible de commémorer leur passage de la servilité à la liberté. Pire, le pouvoir colonial s’est obstiné à vouloir gommer deux siècles de l’Histoire de La Réunion.
Apartheid, le mot n’est pas trop fort pour décrire l’étouffement de la date anniversaire de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, lorsque l’on sait qu’après 1848, les maîtres de la colonie ont fortement contesté aux 62.000 affranchis du pays la qualité de citoyens français. La volonté de priver les nouveaux affranchis d’un droit aussi fondamental que le droit de vote se confirme pendant la période impériale (1852-1870). Le désir de faire des Noirs des citoyens inférieurs est loin d’être absent des préoccupations de l’Administration coloniale sous la 3ème République. Ainsi, le 12 mai 1898, au lendemain des élections législatives, le Directeur de l’intérieur, Édouard Petit, le plus proche collaborateur du chef de la colonie, n’hésite pas à écrire : «On peut dire qu’en appliquant le suffrage universel sans restriction à un pays où la race noire n’est représentée que par des brutes, on achève sa démoralisation. Une réforme s’impose donc dans cette colonie pour relever la dignité du suffrage universel qui est la base de nos institutions républicaines, mais dont l’intelligence obtuse des noirs ne saisira jamais le but élevé».

Après la Seconde Guerre mondiale

Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les descendants d’esclaves et d’engagés, largement majoritaires dans le pays, ont pu cesser de faire de la figuration sur la scène politique et y jouer des rôles importants. Rappelons que :
– Le décret du 27 avril 1848 est évoqué pour la première fois à La Réunion le 14 juillet 1945 à l’hôtel de ville de Saint-Denis.
– Le nom du commissaire de la République Sarda Garriga sort de l’oubli le 1er mai 1946, date à laquelle son nom est donné à la place du Barachois à Saint-Denis.
– Seuls les progressistes de l’île célèbrent les samedi 1er et dimanche 2 mai 1948 le centième anniversaire du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage. La commémoration d’un tel événement ne donne lieu à aucune manifestation officielle.
– Le centenaire de l’abolition de l’esclavage a failli se dérouler le 20 décembre 1948 dans la plus grande discrétion à Saint-Denis, le maire du chef-lieu, Jules Olivier, ayant pris un arrêté interdisant ce jour-là tout défilé sur le territoire de sa commune.
Après la proclamation de la 5ème République, nous assistons à La Réunion à une tentative d’enfouissement du souvenir de l’époque coloniale. L’esclavage redevient un sujet tabou dans les milieux proches du pouvoir. Les autorisations de commémorer le 20 décembre dans des lieux publics sont refusées par la Préfecture, notamment les dimanches 20 décembre 1964 et 20 décembre 1970.

Après le changement de 1981

Il faut attendre 1981 pour que les Réunionnais puissent véritablement découvrir les horreurs du système esclavagiste, s’approprier enfin leur passé, tout leur passé et faire du 20 décembre la «Fête réunionnaise de la Liberté».
En effet, le 21 mai 1981, onze jours après son élection à la présidence de la République, François Mitterrand se rend au Panthéon, où il dépose une rose sur la tombe de Victor Schœlcher, rédacteur du décret du 27 avril 1848, abolissant l’esclavage dans les colonies françaises.
Quatre mois plus tard, le secrétaire d’État chargé des DOM-TOM, Henri Emmanuelli, met officiellement en chantier un projet de loi et un projet de décret relatif à la commémoration de l’abolition de l’esclavage dans les DOM et dans la collectivité territoriale de Mayotte.
En attendant l’examen de ce projet par le Conseil général, examen fixé au 21 décembre 1981, un «Comité de célébration du 20 décembre», présidé par le secrétaire général de la CGTR, Bruny Payet, est officiellement constitué. Avec le précieux concours de Paul Vergès, secrétaire général du PCR, le rôle de ce Comité est de susciter la mise sur pied dans chaque commune d’un comité local afin que le 20 décembre 1981 soit célébré pour la première fois avec éclat dans toute l’île.
Le refus de certains maires – notamment celui de Saint-Louis, le député Jean Fontaine – d’apporter leur aide à ces comités est révélateur de la volonté d’une poignée d’élus de maintenir leurs concitoyens dans l’ignorance de leur Histoire. En dépit d’une telle attitude, on note une remarquable participation de la population à toutes les manifestations organisées le dimanche 20 décembre 1981.
A Saint-Denis, le préfet Michel Levallois est présent aux cérémonies qui se déroulent sur l’esplanade Sarda Garriga. Il y prononce un discours et plante un arbre de la liberté sur la place de la préfecture. A Saint-Denis également, les habitants du Chaudron décident que le mail du Chaudron s’appellera désormais «mail du 20 décembre»; mais la municipalité dionysienne, dirigée par Auguste Legros, restera obstinément sourde à leur demande relative à un tel changement de dénomination.

Le projet de loi en débat

1) Le débat au Conseil général
C’est en principe le 21 décembre 1981 que le Conseil général de La Réunion doit examiner le projet d’Henri Emmanuelli. Faute de quorum, cet examen est d’abord renvoyé au mercredi 23 décembre puis au 8 janvier 1982. S’agissant du projet de loi, la commission des affaires générales et sociales du Conseil général, présidée par le docteur David Moreau, propose pour l’article unique la rédaction suivante : «La commémoration de l’abolition de l’esclavage fera l’objet d’une journée fériée et chômée dans les DOM».
S’agissant du projet de décret, la même commission demande de retenir la date du 20 décembre pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage. La proposition de la commission des affaires générales et sociales ne recueille toutefois pas l’adhésion des conseillers généraux Jacques Técher, Paul Bénard, Christophe Kichenin et Jean Fontaine, qui demandent qu’à « l’abolition de l’esclavage » soit associée « l’érection des quatre vieilles colonies en départements ».
Une telle demande – soutenue par Jean-Paul Virapoullé, qui souligne le préjudice causé selon lui aux entreprises par une journée chômée et payée supplémentaire – suscite diverses interventions, dont celles de Claude Hoarau et Bruny Payet.
Claude Hoarau fait observer que l’amendement de dernière heure présenté par Jacques Técher et ses trois collègues émane d’élus qui «ont de manière ostensiblement publique, refusé de célébrer ou de participer à la commémoration du 20 décembre». Pour le conseiller général communiste de Saint-Louis, aucun doute n’est permis quant à la volonté des signataires de l’amendement de «faire diversion» et «d’organiser la confusion». Et il rappelle que la droite, largement majoritaire dans l’assemblée départementale depuis octobre 1949, n’a jamais émis le vœu que le classement de La Réunion en département soit célébré dans l’île.
Le conseiller général communiste du Port, Bruny Payet, souhaite qu’on ne mélange pas les problèmes et il tient à rappeler aux auteurs de l’amendement qu’en 1973 il a déposé sur le bureau du Conseil général une motion «demandant la célébration du 30e anniversaire de l’érection de La Réunion en département français. Cette motion a été refusée par la majorité du Conseil général», dont la composition est sensiblement la même qu’en 1973, ajoute-t-il.
La séance du 8 janvier 1982 s’achève par le vote du texte suivant par la majorité du Conseil général :
«Projet de loi. Article unique : la commémoration de l’abolition de l’esclavage et de l’érection des quatre vieilles colonies en départements français fera l’objet d’une même journée fériée et chômée dans les départements de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion».
« Projet de décret. Article 1er : Dans les départements d’outre-mer, la date de commémoration de l’abolition de l’esclavage et de l’érection des quatre vieilles colonies en départements français est ainsi fixée : La Réunion : 20 décembre ».

2) Le débat parlementaire
Après consultation des Conseils généraux concernés, le Secrétaire d’État aux DOM-TOM, Henri Emmanuelli, adresse au bureau du Sénat le projet de loi n°333, daté du 13 mai 1982, dont l’article unique est rédigé comme suit : «La commémoration de l’abolition de l’esclavage fera l’objet d’une journée fériée dans les départements de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion, ainsi que dans la collectivité territoriale de Mayotte. La date de cette commémoration qui sera fixée par décret pourra ne pas être la même pour toutes les collectivités territoriales visées au premier alinéa».

– L’avis défavorable du Sénat
Au cours de l’examen du projet de loi n°333 par la Commission des lois du Sénat, dont le rapporteur est le sénateur de La Réunion Louis Virapoullé, le texte d’Henri Emmanuelli est si mutilé qu’il devient méconnaissable. La rédaction proposée par la Commission des lois du Sénat est en effet la suivante : «La commémoration de l’abolition de l’esclavage, de la fin de tous les contrats d’engagement souscrits à la suite de cette abolition ainsi que la commémoration de l’érection de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion en départements français sont l’objet en France métropolitaine , dans le département d’outre-mer et dans la collectivité territoriale de Mayotte, de cérémonies qui ont lieu le premier dimanche qui suit la date anniversaire du 16 pluviose an II ».
Au cours du débat qui s’engage au Sénat le 3 juin 1982, Louis Virapoullé, au nom de la Commission des lois de la Haute assemblée, défend un projet fort éloigné de celui adopté cinq mois plus tôt par le Conseil général de La Réunion dont il est membre. Le Sénateur de La Réunion souligne que :
– «l’esclavage est aussi vieux que le monde» et que dans les colonies françaises «on a tout simplement transféré… un système que l’Europe a connu» et qu’en conséquence «il faut ramener ce problème à ses plus justes proportions…».
– Si Victor Schœlcher a émancipé les esclaves en 1848, soit 54 ans plus tôt (le 16 pluviose an II – 4 février 1794), l’abbé Grégoire avait, lui aussi obtenu de la Convention «l’abolition de l’esclavage des nègres dans toutes les colonies».
– «Notre crainte actuellement, c’est qu’une petite minorité très faible, animée de l’esprit de revanche, s’empare de cette commémoration pour tenter de provoquer la division…». Notre préoccupation est «le problème de l’unité». « Cette fête doit être célébrée le même jour sur l’ensemble du territoire de la République…».
– «Évoquer la mémoire de Victor Schœlcher»… c’est aussi et surtout se souvenir de cette importante date du 19 mars 1946 (date de la départementalisation des vieilles colonies); départementalisation souhaitée par Victor Schœlcher.
– Le problème du jour férié pose celui de la prise en charge des salaires perdus.
Louis Virapoullé estime donc que la proposition de la Commission des Lois du Sénat est parfaitement justifiée. Le débat du 3 juin est marqué par une dizaine d’interventions, dont celles du Secrétaire d’État Henri Emmanuelli, du socialiste Gilbert Belin et du communiste Serge Boucheny.
Pour Henri Emmanuelli, lorsque l’on évoque l’abolition de l’esclavage, la date de référence ne peut être que le 27 avril 1848, cette date étant celle d’une conquête de la Seconde République «jamais remise en question». Le Secrétaire d’État tient à faire remarquer que la manière d’honorer Victor Schœlcher (né en 1804) lui paraît «bien singulière», puisque l’on se propose de lui rendre hommage le jour anniversaire d’une date (1794) antérieure à sa naissance.
Henri Emmanuelli ne peut s’empêcher de faire observer, qu’à des dates différentes, diverses régions de France célèbrent régulièrement des événements qui ont marqué leur Histoire, sans que personne n’objecte «qu’il s’agit d’une atteinte à l’unité de la République».
Après avoir dit son attachement à l’institution d’un jour férié dans les seuls DOM en vue de commémorer l’abolition de l’esclavage, Henri Emmanuelli n’exclut pas la France de cette commémoration. Il ne s’oppose pas non plus à la célébration de la fin des contrats d’engagement.
Gilbert Belin estime pour sa part que «la commémoration doit conserver un caractère solennel; on ne peut y rajouter des événements historiques, considérables certes, mais qui n’ont pas de lien direct avec l’abolition elle-même». Le sénateur socialiste pense que «c’est une bonne décision que de laisser à chaque département le choix de la date».
Au demeurant, ajoute-t-il, chaque Conseil général a déjà opté pour une date. La Martinique a choisi le 22 mai, la Guyane le 10 juin et La Réunion le 20 décembre. Le Sénat « ne peut pas ne pas tenir compte des dates proposées par les Conseils généraux», conclut-il.
Quant à Serge Boucheny, il ne cache pas qu’il a été choqué par l’intervention du rapporteur, qui s’est employé à banaliser l’esclavage. Il rend hommage aux dirigeants des esclaves révoltés, à ces «hommes valeureux que l’Histoire officielle des classes dominantes a voulu oublier», dont les efforts conjugués avec ceux «des forces de progrès ont permis cette reconnaissance de la dignité de l’homme, quelles que soient par ailleurs son origine ou la couleur de sa peau ».
Le sénateur communiste approuve la proposition du gouvernement de laisser chaque département libre du choix de la date de célébration de l’abolition de l’esclavage afin de tenir compte « des réalités et des traditions locales ».
Au terme du débat du 3 juin, le Sénat se prononce par 189 voix contre 104 pour le projet présenté par sa Commission des lois; autrement dit, contre le projet du gouvernement.

– L’examen de projet de loi par l’Assemblée nationale
Le projet de loi adopté par le Sénat vient en discussion à l’Assemblée nationale le 17 décembre 1982. S’il a fallu près de sept mois pour que le texte du projet passe d’une Assemblée à l’autre, c’est de l’aveu du député de droite Victor Sablé parce que le Sénat l’a «bloqué… pendant un certain temps».
Cela précisé, au terme du débat du 17 décembre à l’Assemblée nationale, les députés se prononcent pour le projet de loi tel qu’il a été rédigé par le gouvernement, après avoir entendu notamment le rapporteur René Rouquet, le secrétaire d’État Henri Emmanuelli, les députés antillais Victor Sablé et Aimé Césaire, ainsi que le député réunionnais Jean Fontaine.
Au cours de sa longue intervention, le rapporteur de la Commission des lois de l’Assemblée nationale expose les raisons pour lesquelles il ne peut se ranger à l’avis du Sénat, avec lequel il est en désaccord total sur quatre points essentiels :
1) La date de référence pour la célébration de l’abolition de l’esclavage. Le choix de l’année 1848, date à laquelle l’abolition est devenue effective dans toutes les colonies françaises est largement justifié par l’Histoire. Sur ce point aucune concession n’est possible.
2) Le choix des dates à retenir pour la célébration dans les cinq collectivités concernées. Il convient, dit le rapporteur, de retenir les dates retenues par les Conseils généraux de ces collectivités afin de «respecter l’Histoire» de leur peuple.
Outre son attachement obstiné à une date unique, le Sénat s’oppose à l’institution d’un jour férié et retient un dimanche pour la célébration de l’abolition, sous prétexte qu’il ne faut pas priver les travailleurs d’une journée de revenu. Cet argument ne peut être retenu lorsque l’on sait que les travailleurs sont protégés par les conventions collectives.
La célébration de l’abolition sur l’ensemble du territoire français, sous prétexte d’unicité de la République. Sur ce point, le gouvernement a été clair : « La célébration de l’évènement en métropole pourrait revêtir la forme d’une journée nationale ».
Le Secrétaire d’État Henri Emmanuelli reprend, pour l’essentiel, devant les députés, les thèmes de son intervention devant le Sénat. Il rappelle à ceux qui ont des craintes pour l’unité de la République que dans l’exposé des motifs de son projet de loi, le gouvernement a expressément indiqué qu’un «acte d’une telle portée humaine, morale et sociale… intéresse la collectivité nationale toute entière».
Le député-maire de Fort-de-France Aimé Césaire salue l’initiative du gouvernement de proposer la commémoration officielle de l’abolition de l’esclavage et d’associer à l’événement le nom de Victor Schœlcher, que «rien n’arrêta, ni les préjugés, ni les insultes, ni l’outrage, ni la calomnie…».
Le député martiniquais associe à l’hommage rendu au fils du porcelainier alsacien – qui mena un inlassable «combat pour la justice, pour les droits de l’homme…» – «le souvenir du martyre et de l’héroïsme des héros anonymes… qui, périodiquement, se levèrent… pour revendiquer et pour combattre».
Après avoir dénoncé «les tentatives sournoises de dénaturation…», Aimé Césaire se dit persuadé que l’initiative du gouvernement «permettra aux Antillais une plus claire conscience de leur passé et d’être ainsi à même de préparer leur avenir…».
Succédant à Aimé Césaire à la tribune de l’Assemblée nationale, le député de La Réunion Jean Fontaine débute son intervention par la question suivante posée au Secrétaire d’État : «Pourquoi commémorer l’abolition de l’esclavage chez nous puisque somme toute, en métropole aussi, il y a eu le servage, avatar de l’esclavage ?». Et il enchaîne : «Privilégier l’abolition de l’esclavage par rapport à la départementalisation, par exemple, est-ce vraiment juste ? N’y aurait-il pas là quelque arrière-pensée politique ?».
Pour Jean Fontaine, «la loi de départementalisation fut la véritable libération de l’esclavage». Avant de s’écrier : « Pourquoi donc privilégier le malheur ? », le député de La Réunion fait observer à ses collègues que «notre Histoire (celle de La Réunion) n’est pas seulement… une suite de malheurs des hommes… Il y eut aussi… des grands moments de joie…».

– Examen du projet de loi par le Sénat en seconde lecture (5 avril 1983)
En seconde lecture, le projet de loi relatif à la célébration de l’abolition de l’esclavage est examiné au Sénat en présence de Georges Lemoine, successeur d’Henri Emmanuelli au Secrétariat d’État aux DOM-TOM; le rapporteur de la Commission des lois étant toujours Louis Virapoullé. Cette fois, le débat a lieu dans un tout autre climat que lors de la première lecture, le 3 juin 1982. Après l’exposé de Georges Lemoine, qui indique que les raisons pour lesquelles le Gouvernement ne peut «se rallier au texte voté par le Sénat en première lecture», Louis Virapoullé accepte de faire des concessions, tout en restant attaché au «grand principe sacro-saint de l’unité».
La première concession porte sur le choix de la date de la célébration. Le sénateur de La Réunion admet qu’il «convient de respecter les vœux formés par les Conseils généraux et de permettre par conséquent au Gouvernement de fixer par la voie d’un décret la date de cette commémoration pour chacune des collectivités concernées».
La seconde concession porte sur l’institution d’un jour férié à laquelle le Sénat s’était opposé, afin que les travailleurs ne subissent aucune perte de salaire. Louis Virapoullé tient toutefois à ce que «la fin de tous les contrats d’engagements souscrits à la suite de l’abolition» soit commémorée ainsi que l’érection des colonies en départements. Le rapporteur de la Commission des lois tient également à ce que la commémoration soit «célébrée sur le territoire métropolitain».
Bien qu’il considère que, pour l’essentiel, la fin des contrats d’engagement «résulte d’une décision conjointe indo-britannique et non d’une décision française», Georges Lemoine accepte d’associer la commémoration de la fin de tous les contrats d’engagement à celle de l’abolition de l’esclavage. Le Secrétaire d’Etat s’engage également à demander au ministre de l’Education nationale de prendre toutes dispositions afin que le 27 avril de chaque année, dans tous les établissements publics d’enseignement de métropole «une heure de cours soit consacrée à une réflexion sur le problème de l’esclavage et de son abolition».
Compte tenu «du pas important» effectué par le Gouvernement en direction du Sénat, Louis Virapoullé retire son amendement relatif à l’érection des vieilles colonies en départements. Ce qui entraîne l’adoption par le Sénat du texte suivant : «Article unique : la commémoration de l’abolition de l’esclavage par la République française et celle de la fin de tous les contrats d’engagement souscrits à la suite de cette abolition font l’objet d’une journée fériée dans les départements de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion ainsi que dans la collectivité territoriale de Mayotte. Un décret fixe la date de cette commémoration pour chacune des collectivités visées ci-dessus et précise les conditions dans lesquelles cette commémoration sera célébrée sur le territoire métropolitain».

– Le vote unanime de l’Assemblée nationale
La discussion, en seconde lecture, du projet de loi gouvernemental se déroule à l’Assemblée nationale le 22 juin 1983. Au cours de cette discussion, le député guadeloupéen Ernest Moutoussamy tient à regretter l’amalgame fait entre l’esclavage et les contrats d’engagement, tandis que son collègue martiniquais Victor Sablé estime que «la consécration législative, même assortie d’un jour férié, ne peut rien ajouter à la ferveur populaire».
Après une ultime intervention de Georges Lemoine invitant chaque collectivité concernée par l’abolition de l’esclavage à donner à la célébration de l’événement «le contenu qui convient pour la jeunesse et à honorer ses héros locaux», le texte voté en seconde lecture par le Sénat est adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale. Ce texte, qui fait l’objet de la loi n°83-550 du 30 juin 1983, est publié au ‘’Journal Officiel’’ du 1er juillet 1983. Ainsi prend fin la bataille visant à faire du 20 décembre un jour férié à La Réunion.

Eugène Rousse

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