“Le 20 décembre, jour férié…Quand ? Comment ?”, par Wilfrid Bertile

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Wilfrid Bertile, universitaire, professeur agrégé de Géographie, aujourd’hui à la retraite, a été maire de Saint-Philippe et député de la Réunion. Voici sa tribune :

“La commémoration du 20 décembre 1848, date de l’abolition de l’esclavage, a toujours été une tradition dans une partie de la population. Mal vue par les autorités et les possédants, elle se faisait de façon semi-clandestine. La gauche syndicale et politique portait la revendication de la reconnaissance officielle de cette commémoration.

Cette officialisation eut lieu en 1981 même si la loi l’instituant ne fut votée que le 30 juin 1983. En effet, François Mitterrand, élu président de la République le 10 mai 1981, prend ses fonctions le 21 mai et nomme Pierre Mauroy Premier ministre et Henri Emmanuelli Secrétaire d’Etat aux DOM-TOM comme on disait alors. L’Assemblée Nationale est dissoute. Les élections législatives doivent se dérouler les 14 et 21 juin.

Sans attendre, le Gouvernement prend un certain nombre de mesures, notamment dans le domaine social. Il annonce, le 4 juin 1981, sa décision de faire de la date anniversaire de l’abolition de l’esclavage un jour férié.

Au cours du 2e semestre 1981, un projet de loi et un projet de décret sont rédigés, ce dernier fixant la date de commémoration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion le 20 décembre. Cette loi, discutée en 1982, est adoptée définitivement le 30 juin 1983 après un long parcours parlementaire.

Mais les faits avaient précédé le droit. A La            Réunion, malgré un contexte politique tendu, la droite faisant au Gouvernement d’union de la gauche le procès du largage de La Réunion et jouant sur les peurs, une large majorité de la population prépare la première commémoration officielle du 20 décembre, jour férié.

En octobre 1981, les partis de gauche et les syndicats mettent en place un « Comité de préparation de la célébration du 20 décembre » qu’ils souhaitent élargir. L’Evêque, Mgr Gilbert Aubry, sollicité, déclare que l’Eglise pourrait y participer à condition que soit écartée « toute utilisation syndicale et politique ». Les indépendantistes du Mouvement pour l’Indépendance de La Réunion (MIR) veulent faire du 20 décembre la Fête Nationale des Réunionnais. Officiellement est créé un « Comité Départemental pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage » présidé par le Préfet Michel Levallois.

Les possédants et la droite en général s’opposaient à cette commémoration, ne voulant pas assumer un passé esclavagiste. Le maire de Saint-Denis avait dit sa volonté de faire du 20 décembre « la fête des letchis » ; d’autres voulaient en faire la « fête des flamboyants ». En novembre 1981, Jean-Paul Virapoullé déclarait, selon les « Actualités Réunionnaises 1981 » éditées par Livre-Réunion, « Saint-André ne dansera pas le 20 décembre », qualifiant la commémoration de « politique » et ajoutant « la fête du 20 décembre est une hypocrisie de   plus qui risque de faire surgir dans des cœurs innocents des problèmes qui n’existent plus ».

Quoi qu’il en soit, le 20 décembre 1981, place du Barachois, le Préfet Levallois préside la cérémonie officielle de commémoration, en présence des corps constitués dont la plupart des élus de la droite venus par obligation. On tira des salves d’artillerie et on planta un arbre de la liberté. Ailleurs dans l’île il y eut des inaugurations de stèles et de rues, des évocations théâtrales, des défilés, des manifestations sportives. Et, de façon plus populaire, dans les cours, comme avant, la fête au rythme du maloya.

Hubert Bruyère, rédacteur en chef du Quotidien écrit le 19 décembre 1981 : «  Célébrer l’abolition de l’esclavage, c’est fêter une victoire commune. Puisse La Réunion en gagner demain d’aussi belles ». Elle en a gagné d’autres et, plus particulièrement, la loi du 21 mai 2001 (loi Taubira) tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

La « Fêt’ kaf » a été appropriée par le peuple réunionnais comme « fête de la Liberté ». Mais cette appropriation ne doit pas occulter le fait que de larges fractions de la population, et en particulier les descendants des esclaves, vivent toujours dans la pauvreté et la précarité. La lutte continue pour que La Réunion devienne elle-même et intègre l’ensemble de ses enfants.

Wilfrid Bertile

En 1981, Premier secrétaire de la fédération socialiste

et député de La Réunion.